Le mot du commissaire

L’édition 2019 – La fin des forêts *

Par Cécile Debray – commissaire de l’exposition

« […] l’horizon des bois se fonçait d’un cerne mauve […] la terre même jaunissait d’un mauvais teint, que le temps la travaillait d’une fièvre lente : on marchait sur elle comme sur un cadavre qui commence à sentir. »
Julien Gracq, Un balcon en forêt, 1958

 

Cet hiver sont tombés les pins parasols centenaires et les arbres du Bosco de la Villa Médicis. Signe brutal et fédérateur, les cimes ancestrales de ces arbres disparus projettent leur ombre mélancolique, inspirante et tutélaire sur l’édition 2019 de ¡ Viva Villa ! La figure de l’arbre hante l’imaginaire et la pensée actuelle comme la rémanence d’un monde en passe de disparaître.

Rappelons que le thème de la forêt nourrit une des premières pensées politiques écologiques, celle d’Henry D. Thoreau, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois (1854), qui prônait une éthique en symbiose avec le végétal et l’animal : « Je vis en plein air pour le minéral, le végétal et l’animal qui est en moi. » Il perçoit très clairement les interrelations à l’intérieur d’un biotope, la complexité des processus d’interaction ; comment un écureuil ou un oiseau contribue, en transportant des graines, à planter des arbres…

 

Aujourd’hui le singulier philosophe italien, auteur de La vie des plantes : une métaphysique du mélange (2016), Emanuele Coccia, ne dit pas autre chose à propos de notre « anthropocène » : « Toute espèce vivante est potentiellement polluante […] Il n’y a pas des “écosystèmes” qui existeraient automatiquement à partir des lois éternelles et immuables : si les rapports entre les êtres étaient vraiment empruntés à ces équilibres immuables, on ne serait jamais passé de la soupe primordiale à l’anthropocène. »

Cette immersion dans un monde mouvant en pleine mutation, la présence fragile et menacée du monde végétal et animal, l’obsession écologique mais aussi l’appréhension contemplative du paysage, l’affirmation chaque jour plus évidente d’un présent anthropocène mais aussi la question de la mémoire, de la culture et du politique sont au cœur de la pensée et des œuvres des pensionnaires et lauréats des trois résidences étrangères, la Villa Médicis, la Casa de Velázquez et la Villa Kujoyama.

Ainsi, à partir des mots/notions « forêt », « herbiers », « anthropocène », « mémoire », « anamorphose », il nous a semblé possible de réunir ces jeunes artistes ainsi que les références dont ils se prévalent telles que, notamment, le roman de Julien Gracq, Un balcon en forêt, véritable portrait de la forêt des Ardennes, poétique géographique à laquelle on pourrait rattacher la déambulation de Jean- Christophe Bailly dans Le Dépaysement. Voyages en France (2011) ou celle d’Aurélien Bellanger dans Le Grand Paris (2017).

 

Nous avons emprunté le titre de l’exposition « La fin des forêts » à celui d’une pièce chorégraphique de Benjamin Bertrand, lauréat de la Villa Kujoyama – pièce qui sera créée cette année avec l’artiste sonore PYUR (Sophie Schnell).

Commissariat de l’exposition : Cécile Debray,
assistée d’Assia Quesnel